Adoptez l'éco-attitude. : n'imprimez ce document que si c'est vraiment nécessaire.
François a téléphoné de la part d'un ami, ami d'un ami. Je l'ai reçu au plein feu de l'été. Epuisé, amaigri, usé je ne l'ai pas reconnu.
François, il y a quelques années, était militant de la réduction des risques, concerné ou comme disent certains "Pair". Trop de pression, trop d'impossibles, la maladie, le départ de sa femme, sa fille à élever seul coûte que coûte, les dettes qui s'accumulent et le nénuphar qui ronge.
François est assis devant moi, il ne sait par où commencer. Il se dit que je suis un sésame pour un logement, une aide. Je me dis, je n'ai plus de place, pas de réponses, l'été, les vacances, les institutions fermées ou en personnel réduit.
Je me rappelle le discours sur "la demande". Cette fameuse demande : "commentée, intellectualisée, conceptualisée" avec son cortège de mots professionnalisés, aseptisés, "la distance, la neutralité, la juste place, le transfert..."
Plus prosaïquement, plus tristement banal, plus révoltant, François là en ce jour d'été me dit :
"J'en peux plus, je suis dans un hôtel crade avec ma fille, je suis malade, je suis à bout."
Lui dit : "j'ai rien," il pense : "tu as tout." Je regarde ma porte où est inscrit le mot "direction"... direction pour François de quoi ?
Un directeur démuni, un directeur mal dans son siège, qui voudrait vider son bureau et l'installer là dans ce lieu décent, François et sa fille. Envoyer au diable, la distance, le professionnalisme, les contraintes budgétaires, le Gradient Vieillesse Technicité (GVT), les comptes administratifs, les bilans d'étape, évaluation, réunion du personnel et le raton laveur !
La France a froid déclame l'éditorialiste, Maria m'attend, je redoute sa demande. Marre de la rue, j'ai froid, j'ai faim.
"Je suis quoi moi ?". "Pourquoi Salima, elle a eu l'appart et pas moi ?"
30 places disponibles, 4 demandes par jour.
France Inter ouvre son journal par : "les traders auront 285 000 € de bonus en moyenne".
Ben voyons, ici on rationalise, là on distribue, ici on paie des agios, là on distribue des intérêts.
Maria insiste, "j'ai compris, j'ai fait le tour, j'en ai marre".
Ethique : C'est le sujet qu'ils m'ont demandé de travailler avec les étudiants travailleurs sociaux "l'éthique". Au secours Monsieur Ricoeur, Monsieur Derida !
Je dis bonjour, je propose un café, je fais le vide, j'écoute, je me tends vers Maria.
L'écran s'allume, message GRSP : "les demandes sur le programme 14 sont à déposer par Subvenet avant le 28 janvier."
"Je te connais depuis longtemps" dit Maria, "j'ai vu Kader en bas, dis je l'aurais ce logement ?".
La dame en face, chapeau noir, collier en or m'interroge : "pardon Monsieur, vous êtes écrivain ?"
Je ne sais pas quoi répondre "écrire un bilan c'est être écrivain ?"
J'ai l'air de quoi là dans mon TGV, là dans mon bureau devant Maria, là devant le GRSP ?
Travailleur social... Travailler la question sociale, recevoir François, Maria et les autres.
Lorsqu'il ne fait pas nuit, à mon retour, je vais voir les poules. J'aime l'odeur de la paille et leur agitation souple. Là j'ai les pensées légères.
Pour Maria, il n'y a plus qu'un lieu de discours possible, un seul lieu de demande possible, un seul lieu de conflit, l'institution sociale. Pas de poules agitées, pas d'odeur de paille.
Drôle d'introduction au bilan : François, Maria, les traders, les poules... et un raton laveur !
Eric Kérimel de Kerveno
Directeur d'HAS